Voici un (long) extrait de ce travail réalisé en 2005 pour mes études, avec ici le chapitre sur Scorsese... Bonne lecture!
Ses premiers films
Martin Scorsese est né le 17 novembre 1942 dans la ville de Flushing à Long Island, dans l'état de New York. Petit-fils d'immigrants siciliens, il grandit dans le quartier populaire de Little Italy à Manhattan. Ce quartier inspirera par la suite toute sa carrière et New York sera le décor de ses plus grands succès.
Martin Scorsese souffre d'asthme dès son plus jeune âge. Pendant que ses copains courent et s'amusent dans la rue, lui se réfugie dans les salles obscures où son père l'emmène deux fois par semaine. Une fois chez lui, le jeune homme se plaît à retracer les séquences qu'il vient de voir. Il confectionne des B.D. et des story-boards.
Martin Scorsese écrit : « J'avais sept ans quand je suis allé voir une avant-première d'I Shot Jesse James. C'est pour son titre que je suis allé voir le film. Lorsque le jour est enfin arrivé, - je me souviens -, j'étais dans le bus avec mon père, en route vers le cinéma et j'étais tellement excité que je ne comprenais pas pourquoi les gens autour de nous se contentaient d'aller à leur travail et ne se rendaient pas compte que l'on jouait I Shot Jesse James. »
À l'âge de huit ans, ses goûts cinéphiliques sont déjà affirmés. Il aime John Ford et John Wayne, Samuel Fuller, les musicaux avec Alice Faye, les westerns en général. A l'âge de cinq ans, Duel au soleil de King Vidor fut son premier choc cinématographique. Il a été aussi beaucoup marqué par La Foule de ce même réalisateur. On assiste à sa déchéance du héros du film qui incarne le rêve américain. Mais le film qui l'a particulièrement touché est Huit et demi de Federico Fellini. Le film raconte l'histoire d'un cinéaste dépressif qui fuit le monde du cinéma et se réfugie dans un univers peuplé de fantasmes où l'imaginaire devient plus réel que le réel. Fellini décrit ici sa propre angoisse face à la création. Très tôt, Scorsese s'identifie aux films de débauche et de déchéance.
Martin Scorsese dit : « Il y a des musiques qui travaillent en moi et quelques films qui reviennent sans cesse dans ma tête : Citizen Kane, Les Chaussons rouges, Le Guépard, Huit et demi, La Prisonnière du désert. Ce sont mes points de repère. Ils me rassurent. Et c'est grâce à eux que naissent mes images. »
Il voyait des films américains au cinéma, mais il regardait aussi, le soir sur le petit écran, les westerns plus anciens et les films italiens comme Le Voleur à bicyclette et Rome ville ouverte.
Il rentre au séminaire, en 1956, en espérant devenir prêtre, mais il est renvoyé un an plus tard à cause d'une histoire de fille. Il finit alors ses études dans le Bronx. Il dira lui-même qu'il a grandi avec des hommes dangereux, des prêtres et des gangsters. Il ajoute qu'il voulait être un religieux, mais la passion qu'il avait pour la religion s'est mêlé avec celle du cinéma, et que maintenant en tant qu'artiste, il est à la fois un gangster et un prêtre. Sa vulnérabilité du fait qu'il soit asthmatique, accentuée par sa petite taille (1m60), en fait un marginal. Né italo-américain, Scorsese se positionnera vite du côté purement américain.
En 1963, Scorsese signe ses premiers essais. En 1969, il sort enfin le long-métrage qui fit démarrer sa carrière Who's that knocking at my door ?. Harvey Keitel y joue J.R., un homme déphasé par rapport à ses copains qui passent leur temps à rire, boire, se bagarrer et s'amuser avec les filles dans Little Italy. Pour résumer le film, un jour, J.R. y rencontre une jeune fille blonde dont la douceur et la pureté l'émeuvent. Cette fille est étonnamment prête à faire l'amour sur le lit de la mère à J.R.. Il décide d'aller au cinéma avec elle et fait un rêve érotique pendant le film, imaginant une autre jeune femme dénudée. La jeune fille blonde lui parle alors du viol dont elle a été victime. Il est furieux d'apprendre cette nouvelle et s'en va avant de revenir auprès d'elle pour l'épouser, mais celle-ci refuse. J.R. se retrouve alors seul et va se confesser. À la fin de sa confession, il embrasse le crucifix et on le voit marcher, seul. Dans ce premier film, on retrouve beaucoup d'éléments autobiographiques comme la vraie chambre de sa mère pour tourner la scène érotique. J.R. choisit d'aller voir Rio Bravo et Scaramouche au cinéma et parle d'Andy Dickinson à la jeune fille, ce qui évoque l'adolescence de Scorsese dans Little Italy. Les personnages de Scorsese sont urbains à l'image de leur metteur en scène. L'homme de la ville américaine est un exploiteur selon Scorsese. Avec ce premier film, le réalisateur montre déjà une vision réaliste d'une Amérique catholique et de son obsession érotique.
Pour son deuxième film, Scorsese s'attaque à une autobiographie. En 1972, il réalise Boxcar Bertha, qui parle d'un couple en fuite après un accident meurtrier. Le film est parsemé de scènes d'amour entre Barbara Hershey et David Carradine ensemble à la ville comme à l'écran. La scène finale où l'homme est crucifié sur un wagon annonce d'une façon prémonitoire La Dernière tentation du Christ, sorti en 1988.
Scorsese est asthmatique. Il étouffe au propre comme au figuré comme le seront ses personnages, oppressés par la ville. Pour être un homme dans Little Italy à New York, il fallait savoir se battre et gagner. Martin Scorsese ne savait pas se battre comme les autres garçons de la rue. Il gardait tout en lui, incapable d'exprimer la haine qu'il ressentait. Cette haine a jailli sur l'écran avec Mean Streets en 1973. C'est un film agressif, par sa musique et sa violence. C'est aussi la première collaboration entre Scorsese et Robert de Niro, qui deviendra son alter ego. Ils appartiennent au même milieu, ils ressentent les événements de la même manière. Mean Streets montre les petites canailles qui évoluent dans les bas étages de la pègre mais qui ont des liens familiaux avec des mafieux. Charlie est l'ami de Johnny Boy, jeune homme impulsif qui a des dettes envers Michael. Giovanni Coppa, le parrain local, commence à s'inquiéter. Charlie sort avec la cousine de Johnny Boy et celle-ci veut quitter le quartier mais lui veut rester pour prendre soin de son ami. Federico Fellini avouera à Scorsese, au Festival de Cannes de 1974, que Mean Streets était pour lui le meilleur film américain des dix dernières années.
La violence, la religion, le sexe et la famille sont des thèmes privilégiés de Scorsese. Avec une action se déroulant à New York, chaque film du réalisateur est un petit clin d'oeil autobiographique. Martin Scorsese dit : « Je hais la violence, mais je sais qu'elle est en moi, et en vous, et je veux l'explorer. »
Scorsese a grandi dans un monde de gangsters et de petites racailles dans le quartier de Little Italy à New York. Ne pouvant se battre parce qu'il était asthmatique, il garde toute sa rage en lui. Il montre alors dans ses films l'impureté de ces rues. C'est pour cela que tous ses personnages ont un besoin de purification : la saleté est à élimer à tout prix. Ils veulent la rédemption par tous les moyens. La souffrance ne serait donc pas inutile, elle contribuerait au salut de celui qui souffre et son âme serait ensuite rachetée par Dieu. Toute la filmographie de Scorsese est ainsi basée sur la quête de rédemption. Il filme l'autodestruction, l'impureté pour en souligner la pureté.
Dans tous ses films, Scorsese montre la violence et la solitude qu'il a vécues. C'est un homme soumis à une religion et il veut combler les manques de son enfance à travers ses films. Il parle de ce qu'il sait et tâche de maîtriser son sujet. Le point de départ d'un film scorsesien est l'aliénation. Qui ensuite se transforme en obsession. Chacun de ses personnages aura une tâche à faire pour pouvoir être ensuite purifié. Dans Taxi Driver, Travis est aliéné par la solitude qu'il s'impose, obsédé par l'impureté qui règne dans les rues de New York et purifié par la libération héroïque de la jeune Iris. L'obsession et la solitude ne pouvaient donc s'exprimer que par la violence.
La mission de Travis comme celle de Scorsese est de s'imposer comme solitaire de Dieu. Il crée ses propres lois et les applique à sa façon. Scorsese est un italo-américain et un cinéaste hollywoodien excessivement nerveux, handicapé par des difficultés d'élocution (bégaiements, répétitions de parties et de phrases), schizophrène, suicidaire, paranoïaque. « La paranoïa est mon état naturel » , avoue-t-il. Il essaye donc de se libérer à travers ses personnages. Fasciné par la déchéance et l'impureté, Scorsese sera toujours un marginal. C'est l'écart par rapport à la norme et l'impureté qui va donner quelque chose d'intéressant.
Martin Scorsese construit ses films, de manière peut-être inconsciente, sur un schéma unique. Bien souvent, le héros est un citoyen ordinaire. Il exerce son métier dans la rengaine, avant de gravir brusquement des échelons jusqu'à accéder à une sorte de consécration. Mais quand il sera en haut du parcours, il échouera par excès de confiance et commettra des erreurs de jugement. Inévitablement, il perdra tout ce qu'il avait réussi à réunir jusque-là : biens matériels et amis proches, pour se retrouver dans sa position initiale, celle du début du film. Chaque personnage effectue donc une virée dans l'imaginaire, brisant la monotonie de son quotidien, avant d'y retourner, comme si tout n'avait été qu'un rêve, ou un cauchemar. Et la boucle est bouclée.
À propos du Temps de l'Innocence, qu'il réalise en 1993, il dira que la Mafia et l'aristocratie font finalement partie d'un même univers clos, régi par des règles et des codes. Scorsese montre ici toujours la même obsession, celle des lois et des règles qui règnent dans ce monde, qu'il soit actuel ou passé.
Martin Scorsese voit des films depuis son plus jeune âge et atteint une culture cinématographique des plus impressionnantes. Sa passion est tellement grande qu?il y a consacré plusieurs documentaires. Le premier intitulé Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain est sorti en 1995. Ce film nous guide à travers l?histoire du cinéma américain grâce à des extraits de films et à des témoignages des plus grands réalisateurs comme Frank Capra ou Billy Wilder. Le second, Mon voyage en Italie sorti en 2001, parle des grands films italiens des années 50 et 60, tels que Huit et demi, La Dolce Vita ou Le Guépard.
Scorsese a fait un classement très précis des réalisateurs du septième art. Il les range tous dans des catégories différentes. Pour lui, il n'y a que les metteurs en scène qui sont en écart par rapport à la norme qui vont donner quelque chose d'intéressant. On retrouve la notion d'impureté, citée précédemment, dont Scorsese est un grand adepte. Il s'intéresse donc aux réalisateurs qui contournent le système pour parvenir à imposer leur idée.
Le premier exemple est David Wark Griffith. Malgré ses réalisations hollywoodiennes avec des effets spéciaux et des milliers de figurants, Griffith faisait des films très personnels et parlait de sujets fragiles. Il avait une façon unique de travailler, c'est la raison pour laquelle Scorsese l'admire. Griffith montre une réalité sordide qui détruit les rêves dans Le lys brisé. Il présente quatre histoires d'intolérance montées en parallèle dans Intolérance et invente un nouveau langage visuel avec Naissance d'une nation, sur fond de Guerre de Sécession.
Pour Scorsese, nous sommes avant tout, des enfants de Griffith. David Wark Griffith, l'un des plus grands réalisateurs américains qui a fondé le septième art. Il a inventé le flash-back, le plan américain, le découpage, le montage parallèle, le flou artistique ainsi qu'une grammaire visuelle et des effets spéciaux. En 1915, il réalise un film très controversé sur la création du Ku Klux Klan, Naissance d'une nation. Ce long-métrage de trois heures montre au monde que le cinéma est un art à part.
Les deux réalisateurs prétendent retrouver les fondations des Etats-Unis que ce soit la guerre civile entre nordistes et sudistes à travers les yeux du sudiste et protestant Griffith ou la guerre des gangs entre natifs et irlandais dictée par le fils d'immigrés italiens et catholiques Scorsese. Gangs of New York pourrait donc être la Naissance d'une nation de Scorsese. On assiste dans ce film à une guerre de gangs et de corruption, ainsi qu'un mélange de races et de religions qui ne peuvent vaincre que par la violence.
Comme autre exemple, nous pouvons cité John Cassavetes. Cet homme était en rupture complète avec Hollywood. Pour lui, l'émotion prime. Il réalisa tout au long de sa vie une épopée de l'âme humaine. Les acteurs sont des amis, les tournages se passent dans sa maison et le travail de montage se fait dans son garage. Cassavetes affirme son indépendance. Il amasse l'argent gagné en tant qu'acteur pour « fabriquer » Faces en 1968 sans profiter des facilités hollywoodiennes, pour rester totalement indépendant face aux producteurs et aux impératifs commerciaux. Dans ce film, on est dans un cinéma indépendant. Les situations ne découlent pas les unes des autres.
Stanley Kubrick était lui aussi un réalisateur à part. Il réalisa ses propres rêves en déclenchant des controverses à chaque sortie de films. Sujet tabou, autodestruction, violence, tous les ingrédients sont là pour faire naître la critique. Jamais dépendant des studios, Kubrick pourra satisfaire ses envies de cinéastes.
De même le réalisateur de La Féline en 1942, Jacques Tourneur, a entrepris d'impressionner par la simple vision d'un film. Il suggère sans montrer l'objet de la terreur, ce qui lui a permis d'éliminer les contraintes financières. Son art de la suggestion en fait un réalisateur unique.
Raoul Walsh aussi, maître du western et réalisateur de Regeneration et La fille du désert, a toujours voulu aller à l'essentiel avec un maximum d'action, même si l'amour et le drame font aussi partie de sa filmographie. Il mettait toute l'équipe sous pression pour garder un rythme soutenu au film.
Martin Scorsese a été influencé par les films de gangsters comme Scarface et Regeneration. Pour lui le monde de la pègre est attirant. Il y a de la violence, de l'illégalité. Le gangster est un personnage tragique et la caricature du rêve américain. Il y a des manipulations, des sacrifices. Ces films ont inspiré son chef d'oeuvre les Affranchis.
La comédie musicale est un autre genre qui tient très à coeur à Scorsese. Il est fasciné par les chants et les chorégraphies qui font avancer l'intrigue. Il y a de l'amour dans l'air de Michael Curtiz montre le rapport entre artistes qui est souvent difficile. Ce film, ainsi que Tous en scène de Vincente Minelli, a beaucoup inspiré et motivé Scorsese a réalisé sa comédie musicale, New York, New York. Film où une chanteuse et un saxophoniste vont s'aimer, faire carrière, connaître la gloire, se séparer et se rencontrer à nouveau dix ans plus tard. Ce sera le seul hommage nostalgique à la comédie musicale des années cinquante de Scorsese.
Sa passion du cinéma le pousse jusqu'à réaliser une biographie d'Howard Hugues avec Aviator. Hugues était un milliardaire excentrique qui réalisa Hell's Angels en 1927 et fréquenta des actrices telles qu'Ava Gardner et Katharine Hepburn. La fin de sa vie fut marquée par différents complots avec la Mafia et la pègre. Il mourut allongé dans son lit en 1976, seul, vivant comme un reclus. Scorsese fait ici un film digne d'un grand cinéphile en mystifiant une icône du cinéma à l'âge d'or d'Hollywood tout en restant proche de son monde filmographique qu'est la pègre.
Parmi tous les metteurs en scène, Martin Scorsese admire ceux qui ont réussi à imposer leur idée et leur vision. Les réalisateurs qui sont hors norme, autrement dit les marginaux. Scorsese pourrait recevoir toutes les distinctions possibles, il se placera toujours en dessous des réalisateurs tels que Tourneur, Fuller ou Griffith.
Filmographie:
The Departed (2005)
Silence (2005)
The Rise of Theodore Roosevelt (2005)
Bob Dylan : anthology project (TV) (2005)
Aviator (2004)
Du Mali au Mississippi (2003)
Gangs of New York (2002)
A tombeau ouvert (1999)
Kundun (1997)
Casino (1995)
Un Voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma américain (1995)
Le Temps de l'innocence (1993)
Les Nerfs à vif (1991)
Les Affranchis (1990)
New York stories (1989)
La Dernière tentation du Christ (1988)
La Couleur de l'argent (1986)
After Hours (1985)
La Valse des pantins (1983)
Raging Bull (1980)
The Last Waltz (1978)
New York, New York (1977)
Taxi driver (1976)
Alice n'est plus ici (1974)
Italianamerican (1974)
Mean streets (1973)
Bertha Boxcar (1973)
Who's that knocking at my door? (1969)
Le Grand rasage (1967)
Mon préféré: Taxi Driver*** Avec Robert DeNiro
Ancien du Vietnam et insomniaque, Travis Bickle devient chauffeur de taxi la nuit dans les bas-fond new yorkais. Écoeuré du spectacle dont il est le témoin quotidien, il cherche à s'attirer les charmes d'une jeune femme très différente de sa personnalité, puis prend pitié pour une jeune adolescente prostituée. Repoussé par la première, il sombre dans une folie meurtrière qui le poussera à libérer la seconde des bras de son mac, laissant derrière lui un terrible bain de sang.




